Entre 2014 et 2016, HBO a produit la série gay Looking, diffusée en France sur OCS City et réalisée par Michael Lannan. Composée de deux saisons et d’un téléfilm final, cette série télévisée communautaire suit les tribulations de trois amis dans San Francisco, la ville la plus gay-friendly des États-Unis. Il y a d’abord Patrick, le geek timide issu d’une famille WASP qui cherche désespérément le prince charmant. Il vit en colocation avec Agustín, l’artiste raté latino et allergique au couple conformiste. Enfin on découvre Dom, serveur qui essaie, entre deux conquêtes sexuelles, de s’élever socialement, lui qui vient d’un milieu modeste.


Un genre bien rôdé

HBO n’innove pas dans la forme. On est désormais habitué à ces séries qui suivent un groupe d’amis sur un ton plus ou moins réaliste. La recette magique consiste à présenter une amitié quasi fusionnelle entre des personnages aux caractères très différents afin que chaque téléspectateur puisse s’identifier à l’un d’eux. Ils sont d’ailleurs si différents qu’on peut se demander si dans la réalité une telle amitié pourrait éclore.

Les 4 amies de Sex and the city.

Ainsi, comme dans Sex and the city, les personnages de Looking se conseillent les uns les autres et influent sur la vie sentimentale et sexuelle de leurs amis. Leur relation est si fusionnelle qu’ils n’ont aucun tabou entre eux et n’hésitent pas à se confier les détails les plus intimes de leurs vies. Le téléspectateur assiste à ces confidences et, au fil des épisodes, s’attache aux personnages si bien qu’il a l’impression de perdre des amis lorsque la série s’arrête.

Confidences entre amis. © HBO

Un Queer as folk bis ?

Lorsqu’on lit le synopsis de Looking, on pense immanquablement à une autre série des années 2000. On ne saurait en effet ignorer le lien de filiation avec la série gay Queer as folk (version US) qui reposait sur un concept identique.

Queer as Folk, la série gay des années 2000.

C’est d’ailleurs tout l’intérêt de Looking : mesurer l’évolution des codes de représentation de la culture gay. En dix ans, la communauté gay a subi une véritable mutation et Looking en témoigne.

La forme, elle-même, met en exergue un changement. Loin des images épurées et colorées de Queer as folk, Looking propose un aspect plus terne et presque amateur par moments. Le but est de renforcer le réalisme mais un autre message est ainsi véhiculé : l’ère des paillettes est révolue, voici le temps d’une homosexualité normalisée… ou presque.

© HBO

Redéfinition de l’archétype du personnage gay

Le parcours initiatique de Patrick

Patrick est le personnage principal de la série. Il travaille dans une société de production de jeux vidéos. Il a reçu une éducation très traditionnelle et la série se déroule comme un parcours initiatique qui lui permet de se débarrasser peu à peu de ses représentations figées du couple bourgeois.

Complexé et timide, il rappelle immanquablement le personnage de Michael Novotny dans Queer as folk. Tous deux sont de grands enfants, jeunes adultes qui refusent de grandir. Michael collectionnait les Comics et fantasmait les super-héros. Patrick, lui, passe ses journées à jouer aux jeux vidéos. Tous deux sont en quête du grand amour, ou plutôt d’une image idéalisée du prince charmant. Cela les conduit à se torturer le cerveau pendant de longues heures, à la manière de la Carrie Bradshaw de Sex and the city.

Patrick est en effet plongé au cœur d’un triangle amoureux. Il est à la fois épris d’un latino sans le sou croisé dans le métro, le séduisant Richie, et d’un riche anglais qui s’avère être son nouveau patron, le sexy Kevin, qui vit déjà en couple. Entre les deux, son cœur balance pendant deux saisons et il faut attendre le téléfilm final pour connaître le dénouement de ce dilemme insoutenable.

Patrick et Richie. © HBO


Patrick et Kevin, son patron. © HBO

Dom, une identité gay du passé

Le personnage de Dom rappelle quant à lui celui de Brian Kinney, le séducteur de Queer as folk. Tous deux vivent une sexualité libre et sans attache. Ils multiplient les conquêtes sexuelles et bloquent leurs sentiments en raison d’une enfance douloureuse qui laisse entrevoir une figure paternelle distante et peu aimante.

Brian était jeune, branché, moderne et riche. Dom est quant à lui le personnage le plus âgé de Looking. Il arbore un style qui évoque l’univers de Tom of Finland et des gays américains des années 1980. Il est le passeur de cette identité gay qui se meurt.

Agustín, Patrick et Dom. © HBO

Agustín, loin du militantisme

Le troisième membre de la bande est Agustín, un artiste cubain qui vit avec légèreté. Au début de la série, il refuse d’avoir une vie de couple rangée et impose le libertinage à son compagnon. Bordélique, il sème le chaos en se mêlant de la vie amoureuse de ses amis. Il se drogue, boit, fait la fête et se montre totalement insouciant.

C’est finalement le personnage qui gagne le plus en profondeur au gré des épisodes. Il finit par tomber amoureux d’Eddie, un bear séropositif, qui travaille dans un centre d’accueil pour les jeunes transsexuels.

Agustín et Eddie. © HBO

Et les hétéros ?

Dans Looking, et c’est sans doute un des travers de cette série communautaire, tout le monde est gay ou presque. Les commerçants sont gays, le patron de Patrick est gay, ses collègues aussi, le mec croisé dans le métro également…

Doris, la copine hétéro. © HBO

Il y a cependant Doris, la colocataire et amie d’enfance de Dom. Elle évolue avec le trio gay et incarne le personnage de la FAP (fille à pédés). Elle rencontre finalement un homme, ce qui provoque un grand bouleversement dans sa vie en la conduisant à devoir assumer sa banale hétérosexualité !

Une culture gay en pleine mutation ?

On a remarqué ces dernières années une évolution dans les films gays. Les thématiques abordées ont changé. S’il y a bien eu 120 battements par minute pour nous rappeler que la lutte contre le SIDA a été au cœur de l’activisme gay, le cinéma homosexuel se détache de ces trois sujets de prédilection : la séropositivité, l’homophobie et le coming-out.

Le cinéma gay interroge à présent le couple, la découverte de l’autre, l’engagement et la construction d’une vie à deux. L’homosexualité se normalise et les films gays deviennent des films comme les autres qui mettent en scène des couples d’hommes.

Le personnage de la folle

Ainsi, dans Looking, exit le personnage de la folle, incarnée par l’attachant et tendre Emmett de Queer as folk. Ce personnage-type qui était central dans la culture gay est à présent décrié.

L’homophobie gagne peu à peu la communauté gay, comme en témoignent les réseaux sociaux homosexuels où les garçons efféminés peinent aujourd’hui à trouver une place. Les gays sont en quête de normalité et ils rejettent ce personnage exubérant et burlesque né dans les cabarets, qui fut pourtant pendant plusieurs décennies le seul visage à porter la visibilité gay auprès du grand public.

Avec sa disparition, c’est tout un pan de la culture gay qui s’éteint. Souvenons-nous du film crypto-gay Certains l’aiment chaud ou du génialissime Priscilla, folle du désert… On peut regretter que la communauté gay, pour parfaire son acceptation par la société hétéronormée, cède elle-même à l’intolérance et renie, voire enterre, une culture subversive bâtie dans la clandestinité.

Une culture prête à renaître

Il reste cependant de timides traces de cet héritage subversif et militant.

Ainsi, Agustín tente de séduire Eddie en se déhanchant sur le très gay morceau Finally de Cece Peniston. On peut y voir un hommage à la bande originale de Priscilla, folle du désert. De même, le téléfilm final interroge cette quête de normalité à travers les questionnements d’Agustín qui s’apprête à épouser Eddie. Doris souligne le paradoxe de cette mutation de l’identité gay en affirmant qu’il n’y a maintenant que les gays pour rêver de mariage et d’une vie rangée.

Agustín est le personnage qui interroge l’identité gay. © HBO

On peut se dire que pour un jeune gay d’aujourd’hui, il est sans doute difficile de se reconnaître dans une culture militante et clandestine, désuète à bien des égards. Cependant, les vagues d’agressions homophobes qui sévissent actuellement partout dans le monde devraient sonner comme une alerte. Nous ne serons jamais comme les hétérosexuels. Il est inutile de vouloir se faire accepter en gommant notre différence. Au contraire, c’est notre différence qu’il faut porter en étendard et faire accepter.

Mathieu & Samuel

Auteur Mathieu & Samuel

Nous sommes un couple gay, fusionnel, uni par l’amour, par notre goût pour la culture et par nos indignations communes. Libertaires et écologistes, nous sommes attachés à défendre un monde plus juste, plus humain et plus respectueux du vivant. Notre nouveau défi : devenir digital nomads et parcourir les routes d’Europe en van aménagé !

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