Et l’homme créa un dieu n’est pas le plus connu des romans de science-fiction de Frank Herbert, d’autant qu’il ne s’inscrit dans aucun de ses cycles. Paru en 1972, il a pourtant pour sous-titre Prélude à Dune. Rédigé après les deux premiers opus du cycle éponyme, il constituerait plutôt un prélude au Cycle des saboteurs.

Outre le titre, la note de l’éditeur, en quatrième de couverture, m’a interpellé. L’action se situe « quelques milliers d’années avant [Dune], dans une situation voisine […] décrite avec une précision qui fait de ce roman très ambitieux la clé de Herbert ».

La lecture du Cycle de Dune avait engendré en moi beaucoup de questions, malgré une lecture des six volumes. Herbert y développe ses thèmes de prédilection : les dangers du leadership et de son pendant religieux le prophétisme ; les relations étroites entre politique, religion et pouvoir ; l’étendu du potentiel humain face à l’intelligence artificielle ; l’influence du langage sur la pensée. J’attendais donc beaucoup de la lecture de ce roman.

Résumé de l’intrigue

Attention spoil !

La fabrication du héros

Le personnage principal, Lewis Orne, est une jeune recrue du service Redécouverte et Rééducation (R.R.) de la Ligue de Marak. Il est chargé de renouer contact avec les planètes éloignées dans l’univers, suite à une guerre galactique dévastatrice. L’objectif est de préserver « la paix à tout prix », en créant une nouvelle coopération, présentée sous la forme d’un échange de technologies contre une adhésion à la Ligue. Aussi, Lewis Orne doit veiller à ce que les planètes visitées ne soient pas occupées par des peuples potentiellement belliqueux.

Il se fait rapidement recruter par le service Investigation-Normalisation (I.N.), branche armée de la Ligue de Marak, suite à sa perspicacité remarquée sur une planète dont le potentiel belliqueux était particulièrement subtil à déceler, si tant est qu’il existât ne cessera-t-il de se demander. Ladite planète placée sous contrôle, c’est à dire dotée d’une armée d’occupation chargée de « maintenir la paix à tout prix », Lewis Orne passe du statut de personnage principal à celui de leader. Il multiplie les succès en privilégiant la diplomatie sur la force.

Suite à une explosion, il se retrouve, entre la vie et la mort, dans un bioscaphe qui maintient ses fonctions vitales. Après de longs mois, il ressort de sa reconstruction physique pour se voir confier une mission secrète par l’armée. Pendant sa convalescence, il devra espionner ses hôtes, le président du gouvernement de la Ligue de Marak et sa famille, soupçonnés de fomenter un coup d’état.

Lewis Orne réussit à démasquer le complot, y apporter une solution pacifique et tomber amoureux. Tant de prouesses lui procure la totale confiance de ComOg, commandant de l’I.N. et la reconnaissance du gouvernement dont il devient l’un des gardiens, parce qu’il a sauvé la paix.

La création d’un dieu

Ce n’est qu’à la moitié du livre que le titre prend son sens. Les succès de Lewis Orne ne manquent pas de susciter l’intérêt de la « branche psi », structure de l’I.N. en charge des aspects psychiques et religieux. Il est connu qu’elle est en lien avec les autorités religieuses, regroupées sur une planète, Amel, où siègent toutes les religions de l’univers dans une paix œcuménique, sous la houlette d’un unique représentant, le Prieur Halmyrach. A son grand dam, l’I.N. n’est pas autorisé à y venir.

Au contact de la « branche psi » Lewis Orne développe de nouvelles capacités psychiques, apprend à voir les choses sous un autre angle que celui de la rationalité. Il se voit confier une nouvelle mission secrète. L’I.N. soupçonne la « branche psi » d’espionnage et les religieux d’organiser son démantèlement. Sa hiérarchie cherche donc à l’envoyer sur Amel, où les militaires n’ont pas droit de cité. Or, le héros en reçoit une convocation.

Sur Amel, il est pris en charge par un prêtre chargé de lui faire passer des tests. A cette occasion, sa mission secrète est découverte, mais s’il est menacé pour cela, il ressent également qu’on le craint, d’une peur superstitieuse. Suite à une maladresse, il se retrouve poursuivi par une horde de religieux qui veut sa tête, le jugeant impie. Fortuitement, il arrive à entrer chez le Prieur Halmyrach. Celui-ci affirme que Lewis Orne est bien un dieu, et lui demande comment il envisage de gérer sa position. Il adopte une voie sage, demande le démantèlement de l’I.N., dont les membres doivent se reclasser au sein du R.R.

Ma lecture de l’œuvre

Ce résumé ne rend hommage ni à la richesse, ni à la complexité du récit.

Si l’action peut paraître simple, voire simpliste (comme celles des pulp fictions, « publications peu coûteuses et de piètre qualité matérielle, très populaires aux États-Unis durant la première moitié du XXème siècle », dans lesquelles Frank Herbert a publié quelques nouvelles à ses débuts…), elle n’est que le prétexte aux développements des thèmes chers à l’auteur et sont l’opportunité d’une réflexion décortiquant les mécanismes du leadership et de ses dérives, des institutions et de leurs déviances pour conserver pouvoir et puissance.

Une société en quête d’un leader

Le livre débute par une phrase déroutante : « Nous allons fabriquer un dieu, dit le Prieur Halmyrach ». Sans préambule, Frank Herbert nous précipite au cœur de ses réflexions. Elle constitue d’ailleurs la clé de voûte du roman.

Un jeune homme, doué de capacités intellectuelles et psychiques au-dessus de la moyenne, est remarqué par une élite militaire quasi plénipotentiaire et paranoïaque. Elle en fait son leader. En quelque sorte transfiguré par sa guérison miraculeuse, il devient le héros des élites politiques et militaires en sauvant la paix ainsi que le chef des armées et du gouvernement, avant d’être nommé dieu, titre conféré par le représentant de toutes les religions réunies.

L’hubris intrinsèque à l’homme

La dérive, voire la déviance, sont même, pour l’auteur, des éléments intrinsèques de toute personne ou tout corps constitué. Il développe cet argument à travers tout l’ouvrage et n’épargne personne.

Critique de l’armée et de l’administration

Pour le service Redécouvert et Rééducation, un refus de coopération de la population redécouverte serait déjà considéré comme un acte belliqueux. L’auteur rappelle les dangers d’une bureaucratie qui dévoie ses propres objectifs en raison des dérives paranoïaques de leurs leaders, inquiets de la préservation de leur puissance, notamment face au service Investigation-Normalisation. Ce thème est d’ailleurs au centre du Cycle des Saboteurs, ce qui fait de Et l’homme créa un dieu plus une introduction à ce cycle qu’à celui de Dune.

Le service Investigation-Normalisation est officiellement chargé de maintenir la paix sur les planètes membres de la Ligue de Marak. Sa mission officielle est d’investiguer sur les potentiels risques de conflits et de veiller à ce qu’ils n’éclatent pas. Or, sous le commandement suprême du mystérieux ComOg, aussi omniprésent qu’invisible, l’I.N. cherche avant tout à conserver son pouvoir.

Il souffre des mêmes symptôme que le R.R. et dévoie sa mission : en arguant le maintien de la paix, il est plutôt enclin à raser toute vie sur une planète au moindre soupçon, par peur et paranoïa. La violence, forme d’affirmation de la puissance, s’accompagne d’une paranoïa qui ne connaît pas de limites : soupçon de complot du gouvernement et des religieux. Enfin, instiller la peur est une méthode de dissuasion, puisque la crainte conduit à la soumission. Cela n’est pas sans rappeler la litanie Bene Gesserit dans le Cycle de Dune « Je ne connaîtrai pas la peur, car la peur tue l’esprit. La peur est la petite mort qui conduit à l’oblitération totale ».

Les exploits d’un homme dévoué corps et âme, potentiellement manipulable, surtout s’il mourait au cours de sa mission, permettraient alors d’avoir un héros fédérateur pour tous les membres du service et une occasion idéale d’augmenter sa cohésion interne pour augmenter sa puissance.

Critique du clergé

Mais les militaires n’ont pas l’esprit et la finesse des religieux. Le Prieur Halmyrach a conscience que « le danger qui réside dans la fabrication d’un dieu est celui de réussir. […] Et, l’ayant fabriqué, nous obtenons quelque chose qui, paradoxalement, n’est plus notre création. […]Peu importe comment ils sont fabriqués, les dieux vont leur propre chemin. ».

Le Prieur est conscient du jeu dangereux auquel il se livre. Tirer une personne de l’anonymat et lui conférer un statut de héros, demi-dieu ou dieu, peut avoir des conséquences funestes. En effet, le héros peut en perdre la raison et le sens des réalités, de l’intérêt général et devenir un tyran.

Les autorités religieuses, autre bureaucratie pyramidale, n’est pas plus épargnée. Leur présence au sein de l’I.N. nous permet de vite comprendre que les religieux ont ainsi un accès direct aux informations militaires. D’ailleurs, le responsable « psi » chargé d’étudier le cas du héros et le propre frère du Prieur Halmyrach. Pour l’auteur, le népotisme est un autre avatar des déviances d’un pouvoir paranoïaque. Comme les autres, il utilise des éléments de langage, un dévoiement du vocabulaire aux fins de servir des intérêts (s’accaparer la notoriété du héros), puisque ses « exploits » deviennent des « miracles ». Il ne s’agirait pas qu’un profane soit plus adulé que les dieux, tout au moins sans leur contrôle.

Un auteur paranoïaque ?

Frank Herbert est peut-être simplement un psychanalyste essayant de démasquer les déviances de la société dans laquelle il vit. 1972, année de la parution du livre, est une année chargée :

  • affaire du Watergate provocant la chute d’un président au fort leadership,
  • Bloody Sunday où une puissance coloniale et brutale réprime dans le sang une manifestation pacifique,
  • premier attentat suicide en Israël et prise d’otages aux J.O. de Munich accompagnés de revendications politiques et religieuses,
  • guerre du Viet-Nam où le défoulement monstrueux d’une armée frustrée de son échec sur des populations civiles terrorisées prend le pas sur la mission de préservation de celles-ci au nom de la liberté.

L’auteur a aussi vraisemblablement en mémoire la Seconde Guerre Mondiale, occasionnée par un homme divinisé par une population fanatisée qui l’a conduit à son propre anéantissement.

Une mise en garde

La mise en garde de Frank Herbert dans cet ouvrage est bien une clé de lecture de son œuvre. C’est même un passe-partout, puisqu’il éclaire les grand cycles de l’auteur (Dune, Les saboteurs, même celui de Programme conscience). Il y décrit et analyse les mécanismes du leadership, des déviances de personnes ou institutions avides d’étendre leur pouvoir, de la manipulation des masses par le biais du langage. Il y montre que tout corps social et tout individu le composant est prêt à aduler et suivre aveuglément un homme charismatique dans un espoir mêlé d’une crainte superstitieuse.

Ce roman est maintenant âgé de presqu’un demi-siècle. Nous pourrions nous dire que nous avons ouvert les yeux sur de telles dérives. Malheureusement, il semblerait que ce ne soit pas le cas. Que penser de l’avènement au pouvoir d’un Recep Erdogan rêvant d’un nouvel empire ottoman et électrisant à distance toute la diaspora turque d’Europe, d’un Bachar el-Assad, dictateur et fils de dictateur ayant massacré la moitié de son peuple, d’un Vladimir Poutine enfermant et torturant à l’envi tout ce qui le gêne, y compris les homosexuels ?

Que penser d’un Emmanuel Macron galvanisant des masses en parlant de « nouveau monde » alors qu’il n’est que le dernier rejeton de « l’ancien monde » qui l’a couvé, formé et mis en avant, tel Lewis Orne, se prenant pour un roi, si ce n’est pour Jupiter ? Enfin, que penser d’un président auquel on ne pourrait s’adresser que si l’on porte un « costard » ? Qui, sous couvert de dialogue social règne à coups d’ordonnances royales ?

Non, Frank Herbert n’est pas un simple écrivain de science-fiction. En psychanalyste expérimenté, il est un révélateur des affres occasionnés par la déviance intrinsèque à l’homme, qui se retrouve inexorablement dans toutes ses créations, qu’elles soient politiques ou militaires, dans l’intelligence artificielle et la science (Cycle du Programme Conscience), jusque dans le récit historique qu’il conçoit uniquement à des fins de propagande politique.

Toute adulation, déification ou sacralisation d’un sujet, objet ou homme, porte les germes d’une future déviance dictée par la soif du pouvoir et de la domination.

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