Marguerite est un film franco-belgo-tchèque. Il a été réalisé par Xavier Giannoli en 2014. Sa sortie dans les salles de cinéma date de septembre 2015.

Le synopsis

Paris, 1920. Marguerite Dumont, femme fortunée, passionnée de musique et d’opéra, chante régulièrement devant un cercle aristocratique restreint, notamment pour des œuvres de charité. Mais Marguerite chante pathétiquement faux. Pourtant, personne ne le lui a jamais dit. Son mari et ses proches l’ont toujours entretenue dans ses illusions, par intérêt ou lâcheté.

Tout va se compliquer lorsqu’elle décide de se produire devant un vrai public, à l’Opéra.

Marguerite, icône du ridicule

Comme une héroïne de conte, Marguerite vit dans un monde luxueux et voluptueux. Elle évolue dans un mirifique château blanc, reçoit de nombreuses fleurs blanches de ses admirateurs et ne mange que des aliments blancs. L’omniprésence de cette teinte n’est pas fortuite. Elle est symbole de lumière et donc de la vie. Elle incarne surtout, dans la culture occidentale, la pureté et l’innocence.

Marguerite vient du grec signifiant « perle » et évoque une fleur blanche et sauvage, à la fois fragile tout en étant résistante. Ce prénom ne manque pas de rappeler le personnage faustien de Gounod, celui de La dame aux camélias qui a inspiré La traviata, ou encore le personnage dumasien de La reine Margot. Autant d’héroïnes tragiques dont l’innocence a été bafouée par la cruauté sociale.

Un ridicule entretenu par son entourage

Marguerite Dumont est tout cela à la fois, mais également ridicule. Sa voix en fait la risée de son entourage. Mais comment prendrait-elle conscience de ce ridicule alors que, dans son angélisme, chacun lui laisse croire qu’elle dispose d’un talent certain ? La société qui l’entoure, hypocrite mais heureuse de profiter de sa générosité et de son enthousiasme, est essentiellement aristocratique et conservatrice, indubitablement nationaliste au lendemain d’une guerre effroyable.

Marguerite chantant chez elle pour ses amis. © Larry Horricks

Son mari, baron sans le sou qui l’a épousée pour sa fortune, fuit lui aussi, lâche devant la réalité, une femme qu’il trouve monstrueuse, n’osant même pas s’avouer à lui-même qu’il en a honte.

Marguerite Dumont est effectivement ridicule. Madelbos, son mystérieux chauffeur et assistant, contribue largement à cette folie. Photographe attitré, Marguerite est sa muse et il multiplie les photographies la mettant en scène dans des attitudes de diva jouant de grands rôle lyriques. Mais, malgré une vie solitaire dans un monde d’illusions entretenu par son mari et un personnel de maison complaisant, elle n’est pathétique qu’en apparence.

Derrière le ridicule, la liberté

Elle pourrait susciter le dédain et la raillerie. Mais, comme le fleur éponyme, elle est résistante. Chanter est sa passion, c’est ce qui la maintient en vie dans sa prison dorée, c’est pour elle un cri de vie au milieu de ce monde empesé et cynique que représente une aristocratie compassée et vieillissante. C’est aussi sa manière de combler un vide affectif, une solitude et une tristesse face à un mari distant et froid. Elle l’aime pourtant de tout son être et cherche à le reconquérir à l’aide de la musique.

Au cours d’un récital privé, elle fait la connaissance de deux jeunes artistes entrés frauduleusement. Ces deux personnages sont les représentants du monde nouveau de l’après-guerre, avides de vivre, provocateurs, gravitant dans la sphère Dada et donc quelque peu anarchistes. Ils sont venus l’écouter, curieux de voir et se moquer, dédaigneux de ce monde gâté et déclinant, survivant d’un passé ayant conduit l’Europe dans l’abîme. Pourtant, la volonté et la candeur confondantes de Marguerite les charme et désarme.

Leur jugement, « elle chante divinement faux, sublimement faux, sauvagement faux »,fera basculer la vie de Marguerite. Dadaïstes, ils participent à la remise en cause de toutes les conventions idéologiques, esthétiques et politiques. Ils voient en Marguerite à la fois le ridicule d’une société agonisante et décadente, mais aussi et surtout sa liberté. Liberté qui s’affranchit des conventions de son milieu, est indifférente aux jugements esthétiques convenus. Également liberté face à sa condition de femme, dont le rôle dans son environnement la maintient à celle de figurante aux côtés de son époux. Oui, Marguerite est féministe en actes, bien que sa naïveté ne le lui fasse pas formuler ainsi.

Marguerite, icône de la femme libre

En suivant les deux jeunes hommes qui lui font quitter son château isolé au fond des bois, prison mais avant tout cocon protecteur, elle se confronte à un monde totalement nouveau, effervescent, dynamique, remuant, interlope et créatif. Ils l’invitent à chanter la Marseillaise dans une soirée artistique présentée comme œuvre au profit des orphelins de guerre.

L’intrusion du mouvement Dada

En réalité, il s’agit d’une manifestation Dada dont elle constitue malgré elle le point d’orgue. Son interprétation publique désastreuse de l’hymne national, sacré même pour une société nationaliste et encore militariste, provoque le scandale. Mais, encouragée par la jeune génération, elle comprend alors que chanter devant un public lui apporte de la joie et en procure.

Pour elle, la musique est tout. Elle va donc vers son destin en décidant d’organiser un récital public. Elle se libère de son carcan social pour prendre son envol, symboliquement évoqué par les ailes d’ange qu’elle porte sur l’affiche.

Marguerite, icône de la femme libre. © Larry Horricks

L’accomplissement d’un destin

Catherine Frot porte ce rôle à merveille. À la fois femme soumise à un mari qui la trompe et dont elle cherche pourtant sans cesse la reconnaissance, femme portée par sa passion, femme libre inapte à vivre dans une prison, aussi dorée soit-elle, mais tout aussi inapte à affronter la dure réalité d’un monde désabusé et cynique après une guerre dévastatrice. Elle emporte ses proches et le spectateur dans sa folie douce, assumant pleinement sa liberté nouvelle, impulsant une dynamique qui la conduira vers son destin. Catherine Frot joue de toute la palette des émotions, nous conduisant à occulter son ridicule, pour la suivre, captivés et charmés.

Décidée, elle prend un professeur de chant, Atos Pezzini, lui-même chanteur lyrique. Interprété par le talentueux Michel Fau. Ce personnage ambigu, cynique et décadent à sa manière, est conscient de la situation. Il va pourtant accepter de donner des cours à Marguerite, par intérêt.

Marguerite et son professeur de chant. © Larry Horricks

Délicieusement odieux, il encourage Marguerite tout en lui assénant parfois les pires horreurs. Au travers de ce grand écran noir qu’il utilise pour permettre à Marguerite de travailler sa voix, il la met métaphoriquement face à elle-même et à sa propre vérité. Toutefois, cela s’avère vain. Marguerite, être lumineux, l’est encore plus devant cette noirceur symbolique du monde. Comme les autres, il finira par céder à l’exaltation ambiante pour porter Marguerite vers sa destinée, avec un sincère respect pour sa ferveur.

Le ridicule, prix de la liberté ?

Comme une héroïne d’opéra, elle ira vers son destin. La construction du film, découpé en chapitres, ou plutôt en actes, souligne cette dramatique lyrique. Peu importe qu’elle chante effroyablement faux. Elle est vivante et nous incite à vivre. Quand bien même elle crie plutôt qu’elle chante, elle affirme sa liberté, sa soif de vivre et de vivre sa passion. Ce faisant, elle se révèle artiste et nous interroge. Elle nous renvoie à nos propres paradoxes : notre couardise et nos petites compromissions face à la société qui soumet nos propres désirs, nos aspirations de réalisation et de liberté.

Ce film s’inspire librement de la vie de Florence Foster Jenkins, mais n’est en aucun cas un biopic. Le propos du réalisateur est de nous inviter à nous interroger au travers d’une fiction sur nos propres désirs. Il nous met face à nos propres contradictions : est-on capable de risquer notre candeur dans un monde cynique ou renoncerons-nous à notre liberté et à vivre pour nous soumettre au diktat d’une société conservatrice ?

Samuel

Auteur Samuel

Passionné par l’art, Samuel prend le temps d’observer le monde et s'émerveille devant la nature. Empathique et généreux, il apprécie et recherche les rencontres humaines authentiques. Sous son flegme apparent se cache cependant un véritable révolté et ses coups de gueule peuvent être cinglants.

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